Les consultants au "service" des entreprises publiques: collaborateurs, mercenaires ou parasites? (2003)

 

S'il est un domaine dans la fonction publique dans lequel les dépenses de ces dernières années ont grossi de manière astronomique, c'est le domaine des consultations.

 

Jamais dans la brève histoire de notre pays, la préparation de processus décisionnels n'aura été autant abandonnée au secteur privé.  Des sociétés privées s'immiscent petit à petit dans les domaines les plus improbables et les plus centraux  de l'action administrative.  Ceci se fait aux dépens des citoyens, des agents des administrations, du financement de l'Etat et dans une ambiance délétère dans lequel les termes "déontologie", "intérêt des citoyens", "souci du bien public" ne sont plus utilisés, si ce n'est pour les rejeter au profit du concept de "client roi".

 

Les travailleurs du privé payés par le secteur public ont des caractéristiques communes:

 

La multiplicité des employeurs

 

Les consultants n'ont pas un patron mais au moins deux patrons:, le patron de l'entreprise privée et le patron de l'entreprise publique (ministre, administration, homme politique, ...).

 

Concrètement, ceci signifie que, pour chaque initiative, le travailleur concerné doit choisir entre deux intérêts: l'intérêt de son employeur direct et l'intérêt de l'entreprise publique.  L'intérêt de l'employeur privé est, grossièrement dit, de faire un maximum d'argent alors que l'intérêt de l'employeur public est, toujours grossièrement dit, d'obtenir une réalisation utilisable par lui.  Cette particularité donnera, parmi les résultats les plus spectaculaires, une absence de toute direction claire dans la plupart des travaux effectués.  Ceci signifiera également que les travailleurs de l'entreprise publique ne sauront jamais à qui s'adresser pour émettre des critiques ou des suggestions en cas de difficulté.

 

En fait, dans la plupart des cas, il n'y a pas deux mais de nombreux employeurs.  En effet, par suite de l'explosion des tâches de consultance, les sociétés acceptent de nombreux contrats parfois même dans plusieurs subdivisions d'une même entreprise publique.

 

Il faut être attentif à ne pas confondre sous-traitance et consultance dans la fonction publique.  Les deux concepts sont fort proches.  Le recours à la sous-traitance a des avantages et des inconvénients.  Mais les sous-traitants ont une caractéristique propre: ils produisent réellement un produit utilisable par la société.  Ainsi, la très peu connue et très discrète "Smals-Mvm", cette asbl de près d'un millier de personnes qui sous-traite des tâches informatiques pour des dizaines d'entreprises publiques effectue réellement un travail.  Les consultants eux produisent des propositions qu'ils n'assumeront si possible jamais.

 

L'opacité

 

Pour des raisons bien compréhensibles, notamment vu le coût totalement déraisonnable des sommes engagées, tant les société de consultants que les entreprises publiques évitent soigneusement d'informer les citoyens quant aux coûts des contrats, quant aux contenus des contrats et quant aux noms des sociétés.  Lorsqu'une société de consultant obtient un contrat plantureux, elle évite soigneusement toute information quant au coût social de son activité et elle entreprend une opération parfois vaste, parfois spécifique de propagande afin de démontrer sa soi-disant utilité. 

 

Ces opérations de propagande sont multiples mais elles possèdent tout de même des éléments communs.  Il s'agit de tenter de faire croire, souvent maladroitement, à chaque interlocuteur, que son avis va être pris en compte et que l'opération préparée par le travail de l'entreprise  de consultance sera utile à tous et spécialement à l'interlocuteur.

 

La méconnaissance du domaine observé

 

Il est certain que le regard du candide est toujours intéressant.  Les fonctionnaires, les dirigeants, les travailleurs d'une entreprise sont plongés des dizaines d'heures par semaine dans un environnement professionnel qu'ils finissent par connaître si bien qu'ils ne sont plus capables de l'analyser ni de le remettre en question.  Nous avons tous fait l'expérience d'un arrêt forcé ou volontaire temporaire dans un domaine et puis au retour, nous nous sommes aperçus que le simple fait d'avoir un peu oublié ce dont nous nous occupions fait apparaître une solution comme une évidence.

 

Le regard neuf ou renouvelé est donc toujours intéressant mais encore faut-il que celui qui porte ce regard ne prétende pas à la fois porter un regard extérieur et être un expert dans le domaine.   Les consultants du secteur public (et d'ailleurs aussi du secteur privé) ne présentent une toute petite efficacité que lorsqu'ils apportent le doux regard suave du presbyte incapable de comprendre ce qu'il voit de près mais capable d'amener des considérations générales de bon sens.

 

L'absence de réalisations propres

 

La tâche théorique d'un consultant n'est pas de produire mais bien de conseiller.  Comme les travailleurs de ces entreprises ont une connaissance très limitée de la fonction publique mais très étendue des techniques de promotion et d'auto-promotion, ils multiplieront les documents censés présenter des solutions.  Ces documents sont impressionnants lorsqu'on les voit pour la première fois.  En fait, il s'agit simplement des mêmes documents qui sont traduits dans plusieurs langues et réutilisés pour plusieurs sociétés.  La lecture détaillée des divers schémas, dessins, propositions, fichiers,... distribués en quantités industrielles fera apparaître des caractéristiques communes:

 

- Utilisation de nombreux organigrammes, plans,... qui sont en fait tous réalisés sur base d'un organigramme de départ, souvent incorrect du fait de la méconnaissance des consultants, et d'un organigramme d'arrivée, supposé être le fruit d'un processus d'élaboration mais en fait généralement connu dès le début du commanditaire du travail de consultation.

- Utilisation de présentations Power point avec de jolies couleurs pour différencier des concepts et pour différencier les étapes du travail.

- Utilisation de termes américains représentant des concepts ou des abréviations à la mode.  Il est frappant de constater que souvent, les consultants ne sont même pas capables de donner la traduction de leur concept ni même de désigner ce que signifient leurs abréviations.

- Absence totale ou partielle de propositions concrètes.

 

Dans un nombre limité de cas, le travail de consultation sera suivi de quelques réalisations.  Celles-ci seront effectuées, pour l'essentiel du contenu, par des agents de la fonction publique ou par les dirigeants.  Ainsi, le travail de réalisation du contenu d'un site internet est réalisé par les fonctionnaires chargés de l'information et de la communication, le choix de l'engagement de cadres dirigeants sera fait par le pouvoir politique et les processus de réorganisation seront élaborés par l'administration concernée.

 

Il y a deux grands avantages pour les sociétés de consultance à l'absence de réalisation propre.  Le premier, c'est évidemment, le fait de ne pas devoir faire ce travail.  Le deuxième est que toute action réalisée pourra être mise à l'actif de la société si elle réussit et complètement oubliée si elle rate.  Ainsi, la cause déterminante de la faillite de la Sabena, la plus grande faillite de l'histoire de la Belgique, semble bien être l'achat de dizaines d'airbus.  Cet achat s'était fait, comme bien connu, sous l'influence de Swissair mais aussi, et surtout, suite à une mission de consultance pour Sabena qui avait recommandé l'achat d'un nombre aberrant d'appareils qui resteront ensuite sur le tarmac des aéroports pendant des mois.

 

La primauté de l'emballage sur le contenu

 

Comme il n'y a presque pas de travail propre utile réellement effectué, la primauté de l'emballage est évidemment fondamentale. 

 

Tout escroc intelligent vous le dira.  L'impression de sérieux, même si elle ne résiste à aucune analyse, peut suffire, même et parfois surtout chez des managers honnêtes mais un peu naïfs.  Quand on sait que de prétendus "mages" africains ont pu escroquer des managers en leur demandant de faire "dormir" des valises remplies de vieux papiers censés se transformer pendant la nuit au contact d'une valise remplie de vrais billets, il ne faut pas être étonné que les dirigeants les plus modernes se pâment d'admiration en voyant les magnifiques bâtiments des entreprises de consultants, leur vocabulaire incompréhensible, leurs petits cafés et biscuits raffinés et leur magnifique méconnaissance des domaines de l'action publique.  Cette magnifique méconnaissance apparaît même comme un plus: "Ils ne connaissent rien à mon entreprise et pourtant ils sont riches et respectés, c'est que leur travail doit être vraiment bien fait.  D'ailleurs, ils mettent un luxe inouï à réaliser de simples travaux préparatoires qui ne sont encore que du vent, le jour où ils réaliseront quelque chose, ce sera extraordinaire."

 

Le silence des agneaux et ...

 

L'être humain en général a, contrairement a une opinion répandue, un a priori plutôt favorable vis-à-vis des gens qu'il ne connaît pas.  Ceci, allié au fait que les personnes concernées se savent "jugées" par les consultants, va amener une attitude de départ positive.   De plus, les consultants seront présentés comme des facilitateurs voire comme des sauveurs soit en évitant soigneusement toute considération critique soit en désamorçant les considérations critiques en faisant passer pour un refus du changement toute question gênante.

 

Comme les contacts postérieurs vont se faire successivement et pas globalement, il restera ensuite aux sociétés concernées à organiser des contacts limités permettant à la fois d'obtenir les quelques informations nécessaires à l'élaboration de documents et de faire croire aux interlocuteurs que leur point de vue sera pris en compte.  Généralement, les consultants éviteront, autant que possible, de répondre aux questions posées que ce soit en ne répondant pas aux courriers reçus, en évitant de donner leurs coordonnées téléphoniques ou en se trouvant physiquement dans d'autres locaux que ceux de l'entreprise "consultée".

 

Enfin, les agents concernés ne se rendent généralement pas compte que les dépenses énormes engagées auraient pu l'être pour des tâches socialement utiles.  Quand à la presse, jusqu'ici, elle a confondu regard extérieur et objectivité.  Si un journaliste reçoit une étude d'un Centre pour la promotion du tabac, il la lira avec méfiance.  S'il reçoit une étude d'un consultant, sa méfiance sera moindre.  Ceci d'autant que l'opacité déjà citée empêche souvent de voir dans l'intérêt de qui les consultants travaillent.

 

... les loups ne se mangent pas entre eux

 

Jamais, en tout cas tant que la poule aux oeufs d'or qu'est l'administration ne se tarit pas ou tant qu'un scandale ne sort pas, vous ne lirez ou n'entendrez de la part des consultants la moindre critique publique à l'égard des confrères.  Bien sûr, lorsque l'inefficacité d'une consultation devient trop flagrante, il sera discrètement expliqué que c'est la faute du consultant précédent ou que c'est le consultant suivant qui devra faire le travail.

 

Mais tant que l'argent coule à flot, toute critique serait extrêmement dangereuse pour la survie d'une activité qui est présentée comme symbiotique mais qui s'approche bien plus du parasitisme.  En effet, tout critique attirerait l'attention sur le caractère inefficace, nuisible et/ou cosmétique des activités entamées.

 

Et, en fait, non seulement les loups ne se mangent pas entre eux mais ils forment maintenant une sorte d'immense meute bien organisée qui se partage les tâches.  En effet, les firmes:

 

1. acquièrent une puissance financière

2. concluent entre elles des alliances (et souvent fusionnent)

3. grâce à leur puissance financière, obtiennent que les contrats soient de facto réservées à elles.

 

Comment réserver un contrat aux firmes de consultance et donc constituer une sorte d'oligopole?  C'est simple: il faut obtenir que des clauses du contrat empêchent des petites sociétés de postuler.  Et ceci se fait en exigeant une assiette financière suffisante, un nombre de travailleurs suffisant,...  Le gâteau est dorénavant partagé entre quelques sociétés, les gros contrats sont octroyés à des consortiums bizarres de consultants, l'opacité est complète et le cercle vicieux est presque parfait.  Seule l'inspection des finances émettra un avis négatif mais une éventuelle sanction judiciaire ou pénale reste bien lointaine.  Un recours éventuel au Conseil d'Etat durera des années et des poursuites pénales ne s'envisagent que sur plainte et rares sont ceux qui déposeront plainte seulement pour sauver de l'argent public d'un gaspillage.

 

L'idéologie libérale et la véritable utilité des consultants

 

Derrière le travail des consultants, il y a une affirmation implicite: les fonctionnaires font mal leur travail et il faut donc le faire faire par d'autres.  Il est malheureusement certain que dans bien des administrations, certains agents ne font pas preuve d'un enthousiasme au travail suffisant.  Il est vrai aussi que le statut des agents peut parfois faire oublier que défendre le service public, ce n'est pas toujours défendre les fonctionnaires.  Mais il faut garder à l'esprit que le caractère stable de la relation entre un agent et ses chefs fait partie des garanties de pérennité de l'action publique et des garanties d'avoir des fonctionnaires qui ont une certaine expérience.

 

Les réformes dites "Copernic" ont eu notamment pour conséquence de placer dans les rouages de l'Etat, de nombreuses personnes sur des "chaises éjectables", c'est-à-dire à des postes d'où ils pourront être facilement renvoyés s'ils ne travaillent pas correctement où s'ils ne plaisent pas au pouvoir politique.  Cette manière de faire est compréhensible pour les plus hauts fonctionnaires où, tout comme dans une démocratie, il est normal que, régulièrement, les citoyens décident qui les dirige.  Mais les dits hauts fonctionnaires se sont aussitôt créé leurs ceintures de sécurité en se faisant conseiller par des consultants encore mieux payés qu'eux et encore plus faciles à "virer" en cas de besoin.

 

Car c'est là que se situe le côté le plus destructeur de l'idéologie de droite musclée que soutient l'usage des consultants.  Il s'agit de mettre en place une chaîne de travailleurs à la fragilité de plus en plus grande et avec un salaire de plus en plus élevé.  Ainsi, à moyen terme, l'obéissance vis-à-vis de l'autorité politique sera aveugle chaque fois qu'il s'agira de confier une tâche au privé et elle restera grande même pour des décisions désagréables aux consultants car ils savent que c'est le prix à payer pour avoir de grandes chances d'obtenir à l'avenir des contrats plantureux.

 

A noter que cette idéologie libérale n'a de libéral que le côté favorable au renforcement des inégalités et défavorable à la liberté d'expression.  Le but n'est absolument pas de favoriser le développement de petites entreprises.  Des petites entreprises pourraient ruer dans les brancards par exemple en proposant des contrats à des prix raisonnables.

 

Le coût disproportionné

 

C'est là l'aspect les plus spectaculaire du travail des consultants.  Parfois les prix ont l'air fort élevés.  Ainsi

 

- un test de compétence de quelques heures pour 4 candidats coûte plus de 10.000 francs,

- plusieurs études partielles relatives à la réorganisation d'une entreprise publique d'environ 2.000 personnes dont rien qu'une coûte environ 3 millions de francs belges,

- la création d'un site internet pour 55 millions de francs belges,

 

Tout cela vous semble probablement déjà fort élevé.  Détrompez-vous, en fait, les vrais prix ce sont les même montants mais en euros, il s'agit respectivement de plus de 10.000 euros, d'environ 3 millions d'euros, et de plus de 55 millions d'euros.

 

Ces prix gigantesques s'expliquent par nombre de raisons dont le fait que les coûts des consultants sont calculés en jours/hommes à des prix variant de plus de 1.000 à prés de 3.000 euros.  1.000 à 3.000 euros, c'est bien sûr énorme comme montant si l'on le compare au coût d'un fonctionnaire.  Mais en fait, il s'agit de 1.000 à 3.000 euros pour une journée très partielle.  En effet, étant donné le nombre important de contrats de consultations qui ont été réalisées ces dernières années, les sociétés n'hésitent pas à cumuler des contrats pour plusieurs entreprises ou pour plusieurs divisions d'entreprises.  Ceci se fera en tentant de dissimuler les contrats respectifs tant que le contrat est en cours et puis ensuite en prétendant avoir une connaissance approfondie de tous les domaines.

 

Au niveau fédéral, durant la législature 1999-2003, le montant total des frais de consultations engagés se compte en centaines de millions d'euros.  Un chiffre précis est impossible à apporter vu la multiplicité des acteurs mais il est certain que des sociétés comme Accenture ou Arthur Andersen se sont enrichies considérablement grâce aux dizaines voire aux centaines d'euros que chaque citoyen leur a versé sans s'en rendre compte et, a fortiori, sans que son avis ne lui soit jamais demandé.

 

Les dégâts collatéraux

 

Les consultants débarquent généralement dans l'entreprise comme l'une des sept plaies d'Egypte, l'opacité en plus.  Tous les fonctionnaires ne mourront pas mais certains iront travailler ailleurs, d'autres seront dégoûtés et se désinvestiront de leur emploi.  Tous les citoyens ne cesseront pas d'être servis par l'entreprise publique concernée mais la priorité sera donnée aux exigences des consultants et, souvent, la désorganisation s'installera.  Enfin, tous les moyens ne seront pas taris mais des millions d'euros couleront lentement mais sûrement vers les sociétés de consultance non seulement par rémunération directe mais aussi de diverses manières plus subtiles de type "mise à disposition gratuite de matériel" ou "petits cadeaux".

 

Pour l'exprimer en une phrase, l'entrée de consultants n'est pas une franche et simple catastrophe, c'est plutôt un facteur d'une lente érosion du capital de confiance et d'efficacité d'une entreprise publique.

 

Venons-en maintenant à une description des différentes catégories de consultants:

 

Les informaticiens 

 

C'est de loin la plus grosse source de dépenses.  Les médias se sont faits l'écho du coût absolument gigantesque du site-portail du gouvernement belge à savoir plus de 2 milliards d'anciens francs, suite à contrat conclu avec la société Accenture.   Il faut savoir que le dirigeant du Service public fédéral Fedict, monsieur Deprest, nommé récemment, est également un ancien travailleur de la société Accenture.

 

Contrairement à ce qui a été affirmé par monsieur Van Den Bossche, ministre de la fonction publique, ces dépenses ne couvrent même pas tout le travail relatif à ce site internet mais seulement ce qui est "l'emballage", c'est-à-dire l'organisation du site - laquelle n'est vraiment pas brillante.  La réalisation des textes est effectuée par les fonctionnaires des cellules de communication des diverses administrations et la coordination est effectuée par d'autres fonctionnaires.  Par ailleurs, malgré ce coût absolument gigantesque, même cet "emballage" n'est pas entièrement payé.  En effet, les logiciels achetés ne sont, d'après les informations fournies, valables que jusqu'en 2004.  Dès 2005, l'Etat fédéral devra repayer des licences dans des gammes de prix aussi déraisonnables.


Le fait d'avoir conclu un contrat portant sur plus de 55 millions d'euros avec une société ayant comme cocontractant principal Documentum présente de très grands risques au niveau de l'efficacité, de la mise à disposition des codes source et de la rapidité. Documentum est en effet la "Rolls" du marché à de nombreux aspects mais surtout dans celui du prix et peut être aussi dans la fragilité potentielle de la société. Nulle part, lors des réunions de préparation, il ne semble avoir été précisé que la durée des licences était illimitée et que l'accès au code source était ouvert ceci malgré l'importance des sommes concédées.

 

Ce qui se passe au niveau du site portail s'est également passé au niveau de nombreux sites fédéraux.  Durant la fin des années 90, les gestionnaires de sites internet avaient réalisé, pour des coûts négligeables, des dizaines de sites fédéraux qui étaient, bien souvent, plus conviviaux que le site portail actuel.  Ainsi, le site portail fédéral précédent, même s'il n'était pas parfait, était nettement plus efficace que le site actuel.

 

Et plus avant, ce qui se passe au niveau des sites internet se passe également au niveau de l'informatique en général.  En informatique, une très grande partie sinon la plus grosse partie des coûts provient de l'acquisition des logiciels.  Dans de nombreux états, une politique de création de logiciels "Open source" est en cours.  Les logiciels Open source sont des logiciels dont la source informatique est accessible à tous et qui peuvent en principe être réutilisés sans que les utilisateurs ou concepteurs de produits ne doivent payer de droits d'auteur.  Du fait de l'engagement de fort nombreux consultants, aucune vision globale dans ce domaine n'a été conçue.  Bien au contraire, chaque consultant vend, à des prix déraisonnables ses produits, c'est-à-dire de préférence des produits compliqués qui nécessitent, pour être mis en activité, des coûts en logiciels importants et surtout bien sûr... une aide au démarrage sous forme de consultance.

 

Les chasseurs de tête

 

Ce sont les consultants les plus médiatisés.  La législature dite "arc-en-ciel" ou "de droite plurielle" a augmenté considérablement les distorsions salariales dans la fonction publique (surtout fédérale) et a décidé de procéder au remplacement des hauts fonctionnaires par d'autres, en principe dépolitisés mais en pratique autrement politisés voire parfois plus politisés.

 

Pour arriver à l'engagement des nombreuses personnes pressenties, il ne pouvait être question de passer par l'organisme public en principe compétent à savoir le Selor.  En effet, d'une part, cet organisme ne présentait pas de garanties d'obéissance suffisante et d'autre part, le souhait idéologique était de confier les tâches au privé.

 

Bien sûr, malgré le degré élevé d'obéissance des consultants, il ne fallait pas leur donner la direction théorique totale des opérations sinon, d'une part, il y aurait eu des risques que des candidats pressentis ne soient quand même pas choisis et, d'autre part, les consultants auraient manqué à un de leurs principes cités plus hauts: ne pas décider.

 

Une des nouveautés découvertes ces dernières années par les consultants, c'est l'assessment.  L'assessment, c'est une épreuve psychologique censée mettre le candidat dans une situation comparable à celle de son travail.  Une sorte de ligue d'improvisation du candidat manager.  

Pour plusieurs fonctions différentes, l'examen est rigoureusement identique, durant plusieurs mois. Ceci signifie que l'examen peut être longuement préparé. Il va de soi que, par exemple, la gestion d'une situation conflictuelle connue depuis 3 semaines est nettement plus simple que la gestion d'une situation conflictuelle inconnue. D'ailleurs, des cours de préparation sont organisés par d'autres consultants. L'expérience a d'ailleurs prouvé, notamment pour le cas largement médiatisé de monsieur Jadot, secrétaire général du ministère de l'emploi et du travail devenu ensuite président du comité de direction, que la réussite pouvait être au rendez-vous moyennant un apprentissage suffisant.

Il n'est pas possible de rappeler ici tous les épisodes lamentables des consultations.  Les montants totaux consacrés aux engagements se montent probablement en dizaines de millions d'euros pour un nombre de personnes finalement engagées de seulement quelques dizaines.  Les consultants devaient "préchoisir" des managers spécialement compétents, indépendamment de leur couleur politique et notamment résistants au stress.  Ils ont notamment permis la désignation:

 

- d'un super manager, dirigeant de Fedict (Service public fédéral chargé de l'informatique) qui résistera environ 4 mois avant de démissionner

- dune majorité de super-managers, dirigeants de SPF (services publics fédéraux, ex ministères) anciens chefs de cabinet

- d'une minorité de super-managers issus du privé dont au moins un consultant

- d'un super manager, dirigeant de la SNCB, qui résistera environ 48 heures au stress avant de démissionner

- et ensuite à la proposition d'un autre super manager, monsieur Vinck, qui  n'avait pas postulé pour le poste octroyé

 

Les propagandistes et les sondeurs

 

Cette catégorie veille, plus que les autres, à rester dans l'ombre.  Il s'agit de spécialistes de la communication aux ordres de leur responsable politique et chargés de transformer les actes de leur dirigeant en actions vendables auprès de l'opinion publique.  Sous leur influence, l'action publique se transforme en produit de marketing, la sincérité des sentiments se transforme en calcul et, bien sur, une partie de l'argent public destiné à de la communication informative se transforme en propagande.

 

Le consultant le plus célèbre de ce type est la société Slangen (du nom de son principal travailleur).  C'est ici que les procédures judiciaires sont les plus avancées tant le gaspillage de l'argent public a fini par gêner les uns et les autres et aussi parce que l'adage "Les loups ne se mangent pas entre eux" est plus difficile à respecter puisqu'ils sont aux ordres d'hommes et de femmes politiques en perpétuelle situation d'affrontement.

 

La catégorie des "sondeurs" est un peu moins dans l'ombre.  Il s'agit ici de consulter la population afin de pouvoir ensuite (faire semblant d')être en accord avec elle.  Le "sondage" relatif à Copernic a coûté environ 2.5 millions d'euros et les résultats définitifs n'ont jamais été publiés.  Les quelques pour cents de belges qui avaient répondu avaient notamment plébiscité la disparition des cabinets ministériels lesquels existent toujours pour tous les ministres sauf deux en fin de législature.

 

Les "auditeurs" et (ré)organisateurs

 

C'est probablement, sur le long terme, la catégorie qui occupe le plus de personnes.  C'est probablement là aussi que l'on trouve certaines fonctions qui seraient utiles, si elles n'étaient pas faites avec un coût disproportionné et dans l'opacité.

 

Les consultants concernés sont rémunérés pour examiner une entreprise du point de vue de son fonctionnement.  Ensuite, ils feront des propositions de modifications.

 

Dans la fonction publique fédérale, ce type d'activité, qu'elle s'appelle radioscopie, BPR ou audit, existe depuis des décennies.  Souvent, un nouveau ministre arrivant dans une administration annonce qu'il est à l'écoute de ses agents et qu'il va examiner les difficultés.  Ensuite, il confie l'étude du problème à un observateur extérieur.

 

Cette attitude est logique et compréhensible.  Quand on arrive dans une entreprise, il n'est pas possible d'obtenir une observation impartiale de l'entreprise  uniquement de l'intérieur.  Un des problème des audits actuels est qu'ils durent l'espace de la législature et donc qu'ils ne sont pas terminés au moment où le ministre s'en va.  Et, bien sûr, le ministre suivant, s'il souhaite être objectif, ne pourra pas se fier au travail de son prédécesseur.

 

La mode actuelle, au niveau de l'administration fédérale, est le BPR ou Business Process Reengineering.  Le gouvernement fédéral a pris la décision, scandaleusement ridicule et coûteuse de débaptiser les ministères et de les appeler "Services publics fédéraux".  Il a ensuite transformé la structure de ces organismes afin, en principe, d'avoir une meilleure organisation et, en pratique, de pouvoir nommer de nombreux hauts fonctionnaires.  Ensuite, une fois les structures créées, la question s'est posée de savoir comment refaire fonctionner cela.  Et c'est notamment dans ce but qu'ont été élaborés les BPR.  Le coût total de ces missions au cours de la législature n'a absolument pas été médiatisé mais il s'agit certainement de dizaines de millions d'euros.   Si le coût n'était pas aussi important et si les fonctionnaires n'étaient pas obligés à passer des centaines d'heures à répondre à des demandes d'information et à "prémacher" les réponses des consultants, le travail effectué prêterait seulement à rireIl était notamment prévu que des "quick wins" seraient mis en place, c'est-à-dire des réalisations rapides, permettant à l'administration de mieux fonctionner et donc utiles aux citoyens.  A ce jour, apparemment aucun "quick win" n'a été réalisé.

 

Les juristes

 

C'est la dernière grosse catégorie de consultants qui essaie plus encore que les autres de rester le plus possible dans l'ombre.  Il s'agit souvent de cabinets d'avocats qui tentent d'effectuer le travail des fonctionnaires ou des parlementaires avec de nombreux avantages pour les commanditaires à savoir généralement les ministres:

- Ils sont obéissants

- Ils ne posent pas de questions

- Ils peuvent être utilisés au coup par coup

 

Ces consultants vont, bien sûr, comme les consultants informaticiens, dévaloriser et décourager les agents efficaces, convaincre les agents un peu moins enthousiastes de déléguer.  En dehors des tâches spécifiques pour lesquelles l'engagement d'avocats est réellement nécessaire (devant les cours et tribunaux)ces personnes auront une connaissance bien moindre que les agents des services publics de la matière concernée. 

 

Le coût de ces travaux n'a jamais été médiatisé.  Au niveau de la législature fédérale, il s'agit certainement de nombreux millions d'euros voire des dizaines de millions d'euros.

 

En guise de conclusion

 

En terminant la lecture de cet article, vous vous posez peut être la même question que moi: comment dans un Etat de droit complexe mais néanmoins efficace, une multiplication aussi anarchique d'un corps intermédiaire n'ayant aucune légitimité démocratique ou sociale est-elle possible?  La réponse est multiple: elle tient de l'opacité entretenue, de l'absence de curiosité à ce sujet de l'opinion publique, de la volonté de certains de détruire des pans du système public fédéral actuel, du goût conscient ou inconscient des gestionnaires d'administrations pour des solutions présentées comme simples, de contacts privilégiés entre décideurs et consultants, de mécanismes boules de neige d'argent appelant l'argent,...

 

Les sommes énormes gaspillées auraient pu permettre l'octroi de prestations sociales supplémentaires à des dizaines de milliers de personnes et l'engagement de centaines de travailleurs pour accomplir des tâches socialement utiles.  Il est urgent que l'argent public serve à nouveau à des objectifs de service public.  Puissent les lignes qui précèdent réveiller l'attention et contribuer à ce que le gouvernement prochain agisse plus pour le bien du public que pour le patrimoine des consultants.